Tous les feux sont à l'orange, et on imaginait qu'ils allaient rapidement passer au vert. Rien n'est moins sûr aujourd'hui: le chômage, quoi qu'en disent certains gourous de l'économie, échappe à toute règle logique. Alors qu'on se félicitait, dans les premiers jours de l'année, de l'enregistrer en net recul (moyenne nationale de 3,3%) et que plus d'un expert pariait sur la création de quelques 40'000 places en Suisse d'ici à la fin de l'année, les prévisions sont déjà, deux mois plus tard, sérieusement revues à la baisse. Et, de toute façon, ce qui est vrai en Suisse ne l'est pas nécessairement en Suisse romande, puisque les cantons de Vaud et Genève affichent toujours un taux de chômage de 4,8, respectivement 6,9%.
Bref, comme disait l'ancienne syndique de Lausanne, ce n'est le moment de mollir! Face à une conjoncture certes prometteuse, mais avec d'inattendus et méchants coups d'humeur, mieux vaut retrousser ses manches et faire comme si tout était à gagner. Or, au risque de paraître ici un peu provocateur, j'ose affirmer que rien, ou presque, n'est fait dans ce sens. Au contraire, j'observe - surtout dans les milieux ayant suivi une formation universitaire - une tendance à considérer que la seule place de travail à prendre doit être taillée sur mesure à ses envies et à ses aspirations.
Récemment, un confrère m'avouait chercher désespérément un ou deux vrais enquêteurs, alors que, tout comme notre rédaction, il reçoit des dizaines d'offres spontanées chaque mois. Or, s'il ne trouve pas de journalistes à la mesure de ses attentes, ce n'est pas tant à cause de la qualité de leurs compétences, mais en raison de leur volonté et de l'intensité de leur engagement. Un vrai enquêteur, aujourd'hui comme hier, c'est en effet quelqu'un qui est prêt à faire passer sa passion professionnelle avant (presque) tout. Non pas pour faire plaisir à son réd'en chef, mais parce que, souvent, ce sera la seule façon de mener à bien son travail...
Autrement dit: la fin de journée stoppée net à 18 h, le week-end planifié, les vacances bloquées six mois à l'avance, ou considérer sa vie non professionnelle comme une priorité indiscutable, tout ça peut être biffé du cahier des exigences, dans un premier temps du moins. Aujourd'hui, trouver un job, c'est aussi être prêt à se donner non pas corps et âme, mais sans compter et sans attendre. Puis, c'est faire ses preuves avec autant de persévérance jusqu'au jour où, naturellement, des forces nouvelles viennent prendre le relais tandis que l'expérience permet de passer à d'autres fonctions et à un autre rythme de travail. Penser pouvoir arriver directement à ce stade sans vivre au préalable une phase d'engagement intense tient de la gageure. Le discours peut paraître d'un autre âge, il est pourtant plus que jamais d'actualité. Il n'est bien sûr pas question de remettre en cause les vacances, la réduction des horaires, la juste rémunération du travail et le droit à mener parallèlement une vie privée adéquate.
Mais il s'agit de ne pas oublier qu'il y a un temps pour tout, et que les exigences légitimes que l'on peut avoir vis-à-vis d'une entreprise doivent être proportionnelles à ce qu'on lui donne en retour. C'est tout bête, mais il me semble qu'on l'a un peu oublié.
Par Christian Chevrolet, directeur des rédactions de tout compte fait & bon à savoir